Travail, communs, éco-féminisme et transition écologique



Lundi 21 mai, en marge du colloque international Quel travail pour une transition écologique solidaire ?, la Revue Projet a organisé une discussion entre Gaël Giraud et Vandana Shiva, ouverte à tous et gratuite, au Centre Jésuite de Sèvres dans le 6ème arrondissement Parisien.


Vandana Shiva est docteur en physique quantique et en philosophie. Militante écologiste et

féministe, écrivaine, elle dirige The Research Foundation for Science, Technology and Ecology en Inde. Docteur en mathématiques appliquées, ancien consultant dans la Finance, aujourd’hui économiste en chef à l'AFD - Agence Française de Développement, chercheur au CNRS et prêtre jésuite, Gaël Giraud porte un regard non orthodoxe sur le monde de l’économie et œuvre (notamment) à travers de nombreux travaux et ouvrages à repenser celle-ci pour réussir la transition écologique.


Autour de la notion de communs, du vivant et de l’inventivité, voici quelques-unes des clés proposées par les deux intervenants, sans prétention d’exhaustivité ni d’absolue exactitude, ces échanges ayant été aussi pointus que complexes.


L’avenir n’est pas écrit d’avance

Mais bon il serait temps de faire bouger les lignes ! En effet petit rappel des enjeux écologiques en introduction par Gaël Giraud : « Si nous ne faisons rien, nous allons vers une augmentation de la température moyenne de la planète de +4,5°C par rapport à l’ère pré-industrielle. Nous aurons une concentration de CO2 dans l’atmosphère supérieure à 1000 ppm (seuil où le cerveau humain perd au moins 20% de ses capacités). On prévoit 5,2 Milliards de personnes atteintes de Malaria et environ 2 millions de réfugiés climatiques.»



La finance de marché dans le viseur

Pour Gaël Giraud, afin de redonner au travail la place qu’il mérite (et imaginer un monde du travail qui place la planète au centre), « il faut prioritairement mettre au pas la finance de marché et faire en sorte qu’elle serve les hommes et la planète et non l’inverse ». Il y a une nécessité urgente de mettre fin à la financiarisation de nos activités.


A l’image des cellules cancéreuses, la finance actuelle, ne sait pas s’arrêter, nous dit Vandana Shiva : « Finance is the cancer of the economy.

They don’t work. They control the Earth and the workers ». « La finance est en train de privatiser toute la planète » . Désormais les mondes de la finance, des technologies de l’information et des bio-technologies se penchent de très près sur le vivant et réfléchissent à sa « digitalisation ».




Gaël Giraud a d’ailleurs pointé le risque fort de dérives politiques sécuritaires comme l’avait expliqué l’économiste Karl Polanyi dans les années 40 : les régimes totalitaires des années 30 découlent indirectement des premières privatisations - à la fin du 19ème siècle - des ressources, monnaies, des resssrouces et personnes. Le déséquilibre créé ayant amené par la suite les populations à se réfugier dans des solutions « sécuritaires ».


Une des solutions importantes serait de réécrire les normes comptables aussi bien pour les banques que pour l’assurance et notamment de revenir à une séparation entre les activités de banques de dépôt et les activités d’investissement (séparation amenée aux Etats-Unis en 1933 avec le Glass-Steagall Act). Dans les années 90, cette séparation a été abolie pour créer les banques « universelles » ; malheureusement, cette production néo-libérale est précisément ce qui a amené la crise financière de 2007-2008 (ndlr : un système financier gorgé d’actifs toxiques et dont l’insolvabilité a provoqué la faillite de tout un pan du système bancaire.) Malgré la gravité de la crise, selon Gaël Giraud, les tentatives de re-séparer les activités des banques, ont échoué sous la pression des lobbies, tant au niveau de la France (échec de la loi de Pierre Moscovici en 2013) qu’au niveau de l’Union Européenne (Michel Barbier en 2014). Pourtant aujourd’hui on craint à nouveau une grave crise financière et bancaire, les mêmes causes ayant les mêmes effets, avec un impact encore plus désastreux que la crise de 2008, puisqu’entre-temps les économies ainsi que les démocraties se sont fragilisées par-ci par-là.


Mettre en œuvre les communs

C’est pour cela qu’il faut, en toute nécessité, développer une alternative qui serait la mise en œuvre des communs telle que proposée par Elinor Ostrom. Ce bien commun serait géré de manière collective et communautaire. Pour comprendre ce qu’est un commun, Gaël Giraud a donné l’exemple de la gestion de l’eau dans certains bidonvilles de villes d’Amérique Latine. En effet, les approvisionnements en eau comme les fontaines y sont gérées par les femmes, et l’on s’est rendu compte que la gestion y est bien meilleure que lorsqu’elle est confiée à des sociétés privées ou publiques. Un autre commun est le site d’information Wikipédia. Dès lors, il s’agirait de faire du travail également un « commun » et non un bien qui pourrait s’échanger sur un marché.


Navdanya : un réseau de 125 communautés "gardiennes de semences", un centre de formation et des milliers de fermes qui produisent en agriculture biologique.

La question des communs est un des sujets pour lesquels Vandana Shiva se bat depuis des décennies. Notamment avec son ONG Navdanya qui lutte contre l'industrie agrochimique grâce à un système de prêt bancaire destiné aux agriculteurs. La ferme de Navdanya est une banque de semences modèles et un centre de formation agricole, qui a permis à plus de 10 000 fermiers d'Inde, du Pakistan, du Tibet, du Népal et du Bangladesh de s'approprier les méthodes de l'agriculture biologique.



Pas de « communs » sans « communautés »

Selon Vandana Shiva, la notion de « communs » va avec celle de « communauté ».

D’ailleurs réciproquement, la destruction des communs implique la destruction des communautés. Les premiers à l’avoir prouvé sont, selon Vandana Shiva, les anglais, avec l’approche « Divide and rule » qui a permis de démanteler les sociétés d’exploitation locales au profit de compagnies Britanniques.

Pour faire face à la privatisation du monde du vivant et défendre les communs, voilà quelques unes des propositions de Vandana Shiva que j’ai pu noter :

1/ S’auto-organiser en tant qu’individus uniques et différents mais également en tant que communautés

2/ Mettre l’économie au service de la communauté

3/ Refuser de travailler pour des systèmes qui sont violents et qui mentent ;

4/ Faire de l’information un commun


Redéfinir l’entreprise

La proposition de Gaël Giraud est également d’inscrire l’entreprise comme « commun » et de lui redonner sa fonction première qui est de rendre service à la communauté. Avec l’idée d’une entreprise organisée en cercle, et où chaque membre de l’entreprise peut proposer des idées et les tester au service des utilisateurs. Au passage, l’idée de considérer des éléments naturels tels que les étangs, les volcans…comme des personnalités juridiques pour pouvoir les protéger face aux activités néfastes des entreprises, ne paraît pas être la solution la plus pertinente pour Gaël Giraud (la notion même de personnalité juridique n’est pas très à jour et l’utiliser pour de nouveaux objets risquerait d’amener encore davantage de judiciarisation non constructive). Il propose plutôt de réfléchir à retirer à certaines entreprises leur personnalité juridique, dans la mesure où elles ne contribuent pas au bien commun. Total a été donné comme exemple.



Au sujet de l’Etat (et de l’Europe ?)

Gaël indique que les effondrements à venir ne doivent pas être prétexte à supprimer l’Etat mais bien de lui conserver son rôle. Il faut au contraire prévoir des « méta-règles » qui permettent de réguler en cas de désaccord entre les groupes qui gèrent les communs.


Guérison et éco-féminisme

Last but not least, Gaël Giraud propose de guérir de quatre maladies, qui selon lui, sont liées entre elles :

- la jouissance de l’homme à manger de la viande

- le fait de ne pas respecter les femmes et de pratiquer des viols sur elles

- le fait de ne pas respecter les enfants et de pratiquer des viols sur eux

- le fait de ne pas respecter la planète


"Dans le jardin d'Eden, tout le monde est végétarien !" Enluminure des Frères de Limburg, issue des Très Riches Heures du duc de Berry, début XVème siècle

Ces quatre maux traduisent un rapport violent et dominateur de l’homme sur le monde. Il s’agit donc ici pour Gaël Giraud d’un enjeu spirituel également, qui permettra de sortir de ces quatre maux ; quand on lui demande quelles voies on peut suivre pour accélérer la transformation des esprits, il nous dit que toutes les spiritualités du monde ont des ressources pour permettre cette transformation. Néanmoins il parle de sa religion, le Christianisme, et nous explique en citant certains passages de la Bible que Dieu y invite l’homme « à prendre soin de la création et à partager ». Selon ce prêtre Jésuite « on ne peut pas être chrétien sans être éco-féministe ! » et « dans le jardin d’Eden tout le monde est végétarien ! » Si l’on n’adhère pas forcément au dogme on salue la modernité et le caractère inédit du discours.


La notion d’éco-féminisme est également présente chez Vandana Shiva, puisque selon elle les femmes ont de tout temps étaient dans le soin et le partage, à travers leur rôle de mère mais pas seulement. C’est de cet élan « Caring & Sharing » qu’il faut partir et étendre, pour prendre soin de la terre et nourrir ceux qui ont faim.



Inventer une troisième voie

A ceux qui trouvent ces propositions très naïves, arguant que « l’homme est un loup pour l’homme »

et que les choses sont ainsi faites, Gaël Giraud explique que c’est faux, qu’il s’agit d’un mythe dont il faut se désintoxiquer. Selon Gaël Giraud, il y a même des études qui montrent que les étudiants en économie sont plus « méchants » à la fin de leur cursus qu’au début.

Des exemples de communs à l’échelle internationale existent déjà et c’est pourquoi Gaël Giraud a

présenté l’exemple du réseau DNDI, réseau qui connecte des laboratoires, des ONG et des Etats pour développer des traitements correspondant à des maladies qui affectent des populations peu ou pas solvables, par exemple l’hépatite C en Egypte. « C’est ce type d’hybridation institutionnelle qu’il faut inventer », par exemple pour sauver la faune aquatique à l’échelle mondiale. « Il faut faire preuve d’inventivité, et inventer une troisième voie qui ne soit ni la privatisation néo-libérale ni le collectivisme ».


Comment le faire en pratique ? Vandana Shiva nous dit « All life starts in the small ». Nous devons

commencer à nous inspirer du vivant pour enclencher la transition ; dans le corps humain, 100 milliards de cellules fonctionnent ensemble, et chacune d’entre-elle fait ce qu’elle a à faire à son niveau. Du coup, dans la même veine, le conseil de cette militante alter-mondialiste est de lancer notre transition depuis là où nous sommes : depuis son école si on est enseignant, depuis sa ferme si on est fermier…

En guise de conclusion, si vous souhaitez aller plus loin dans l'appropriation de leur propos, vous trouverez ci-dessous deux ouvrages des conférenciers; ainsi qu'une interview en images de Gaël Giraud à la RCF, faite au lendemain de cette conférence, où vous retrouverez plus en détails son analyse et ses propositions.




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